Ambrotype dans un cadre en bois doré : portrait de groupe de quatre enfants (trois fillettes et un jeune enfant), robes à carreaux, vers 1855-1865.

Il était une fois… la photographie (et c’était loin d’être simple)

200 ans de photos, de jalousies et de coups de génie

Vous tenez votre smartphone, vous cadrez, vous appuyez. Une fraction de seconde, et c’est dans la boîte. Deux cents photos par week-end, un peu de tri, quelques filtres — et hop, sur Instagram. Maintenant imaginez la même opération en 1826 : vous restez assis huit heures sans bouger, sous le soleil, à attendre que la lumière veuille bien coopérer. Bienvenue aux origines de la photographie.

Et pour rendre tout cela concret : voici quelques pièces originales de ma collection de photographies anciennes, du daguerréotype au ferrotype. Chacune est une image unique — on les détaille plus bas.


Le premier homme à « attraper » la lumière

Tout commence dans une maison de Bourgogne, avec un bricoleur de génie nommé Nicéphore Niépce. L’homme cherchait depuis des années à fixer l’image projetée par la camera obscura — cette boîte magique utilisée par les peintres pour décalquer la réalité. En 1827, après d’innombrables tentatives, il réussit enfin à obtenir une image permanente depuis la fenêtre de son atelier au Gras.

Le résultat ? Une petite plaque de métal enduite de bitume de Judée, représentant vaguement des toits et un bout de ciel. Rien de spectaculaire au premier regard — et pourtant, c’est la plus vieille photographie au monde, arrivée jusqu’à nous. Elle est aujourd’hui conservée à l’Université du Texas, à Austin. Traverser l’Atlantique pour finir dans un tiroir climatisé : voilà un destin à la mesure de son mystère.

Anecdote : Niépce avait d’abord essayé avec du papier huilé, du chlorure d’argent, de la résine de gaïac… Bref, il a testé à peu près tout ce qui se trouvait dans son laboratoire avant de trouver la bonne recette. Le genre de persévérance qui forcerait le respect de n’importe quel photographe en galère avec ses réglages de balance des blancs.

L’associé encombrant : Daguerre entre en scène

En 1829, Niépce s’associe avec un certain Louis Daguerre, peintre de décors de théâtre et inventeur des dioramas — des spectacles de lumière qui faisaient fureur à Paris. Daguerre n’est pas chimiste, mais il est malin, ambitieux, et il a le sens du spectacle.

À la mort de Niépce en 1833, c’est lui qui finit le travail. Et le 7 janvier 1839, il fait le coup de sa vie : lors d’une séance à l’Académie des Sciences à Paris, son ami François Arago présente au public ébahi de petites plaques de cuivre représentant des vues de Paris avec une précision hallucinante. Le tout sans pinceau, sans crayon. “Le crayon du soleil”, annonce-t-on fièrement.

Le gouvernement rachète le brevet et l’offre au monde entier — sauf à l’Angleterre, à qui il faut payer une licence. Le monde entier s’emballe.

À Paris, au lendemain de l’annonce officielle d’août 1839, les boutiques d’optique sont prises d’assaut. Les appareils s’arrachent. On raconte que des artistes peintres, pris de panique, s’écrient dans les rues : “La peinture est morte !”. Eugène Delacroix, lui, voit les choses différemment — il trouve dans le daguerréotype un outil d’étude formidable pour son atelier. Visionnaire.

Les grands oubliés : Bayard et les autres

L’histoire officielle est belle, mais elle a ses victimes.

Hippolyte Bayard, fonctionnaire de son état, avait lui aussi mis au point un procédé photographique — sur papier, cette fois, avec de jolis tirages directs en positif. Arago le convainc de retarder sa présentation publique pour laisser le champ libre à Daguerre. Bayard attend. Et attend. Et n’obtient rien — ni rente, ni reconnaissance.

Sa réponse ? Une des photos les plus mordantes de l’histoire de l’art : un autoportrait en noyé, où il se met en scène comme un cadavre dans une morgue. Au dos de l’image, il écrit lui-même la légende : le gouvernement, trop occupé à récompenser Daguerre, n’a rien pu faire pour lui. Le malheureux s’est noyé. Tout est dit — et avec quel humour noir.

En Angleterre, William Henry Fox Talbot avait de son côté développé le calotype, un procédé sur papier permettant le tirage en plusieurs exemplaires. Une idée révolutionnaire — la nôtre aujourd’hui. Mais son brevet, trop cher à acquérir, freine l’adoption du procédé. La guerre des formats avait déjà commencé.

La photographie change tout (et Baudelaire râle)

En quelques années, les progrès sont fulgurants. Les temps de pose passent de trente minutes à quelques secondes. Les studios de portrait fleurissent autour du Palais-Royal, puis dans toute l’Europe et jusqu’en Amérique. Pour la première fois dans l’histoire, des gens ordinaires peuvent avoir leur portrait. Pas une peinture à l’huile réservée aux bourgeois et aux nobles — une vraie image d’eux-mêmes, pour quelques francs.

Charles Baudelaire, lui, est horrifié. Dans son Salon de 1859, il vitupère contre cette “société immonde” qui se rue “comme un seul Narcisse” pour contempler son image sur le métal. On lui reconnaîtra au moins la cohérence : lui qui célébrait le spleen et le mystère ne pouvait que détester l’idée de se voir tel qu’on est.

Et aujourd’hui ?

En 2026 et 2027, la France célèbre le bicentenaire de la photographie, adossé à cette petite plaque de bitume prise depuis une fenêtre bourguignonne. Deux cents ans séparent Niépce de votre appareil photo — ou de votre téléphone.

Ce qui n’a pas changé ? L’envie irrépressible de fixer un instant, de capturer une lumière, de garder une trace de ce qui passe. Niépce l’a fait en huit heures. Vous le faites en un dixième de seconde.

La photographie, c’est toujours le même vertige — juste beaucoup mieux équipé.


Vous avez envie de vous faire photographier, vous aussi ? Je vous accueille dans mon studio à Montreuil pour une séance portrait, boudoir ou autre. Parce que certaines images méritent d’être prises par quelqu’un qui les soigne vraiment.


Ces procédés en vrai : quelques pièces de ma collection

Avant la carte de visite et le tirage papier qui envahiront les albums de famille à partir des années 1860, la photographie a connu trois décennies de procédés « à image unique » : des portraits sans négatif, formés directement sur une plaque de métal ou de verre, que l’on protégeait sous verre, dans un écrin ou un cadre. Chacun de ces objets est une pièce unique — il n’en existe pas de second exemplaire.

Les pièces réunies ici, toutes issues de ma collection, racontent cette histoire dans l’ordre où elle s’est écrite : le daguerréotype sur plaque d’argent, l’ambrotype sur verre, puis le ferrotype sur fer. Une dernière pièce, un positif sur plaque de verre du début du XXᵉ siècle, montre combien ces procédés continuent de se confondre aujourd’hui encore.

Le daguerréotype : l’image sur plaque d’argent (v. 1840-1855)

Premier procédé photographique rendu public, en 1839, le daguerréotype forme l’image directement sur une plaque de cuivre argentée, polie comme un miroir. On le reconnaît à un détail spectaculaire : selon l’angle, la surface bascule du positif au négatif, et surtout elle réfléchit celui qui la regarde — sur mes deux pièces, on aperçoit distinctement le reflet de la photographe. Un fin halo irisé en périphérie, dû à l’oxydation de l’argent, achève de le trahir. Chaque daguerréotype est une image unique, d’une finesse incomparable, toujours protégée sous verre.

L’ambrotype : le positif sur verre (v. 1852-1865)

À partir des années 1850, le collodion humide permet de fixer une image sur une plaque de verre. Sous-exposée et adossée à un fond noir, elle se lit en positif : c’est l’ambrotype, plus rapide et bien moins coûteux que le daguerréotype. Il ne réfléchit pas comme un miroir ; à contre-jour, la plaque est translucide. Les ateliers rehaussaient souvent les images à la main — une touche d’or sur les bijoux, un soupçon de rose aux joues.

Ces images se mesuraient en fractions de la « plaque entière » : demi-plaque, quart de plaque (le format courant des portraits), jusqu’au minuscule format « gem ». Leur présentation trahit l’origine : cadre mural laqué façon écaille en France, écrin à charnière (« Union case ») dans le monde anglo-américain.

Le ferrotype (tintype) : l’image sur fer (v. 1860-1900)

Contemporain de l’ambrotype mais encore plus économique, le ferrotype (ou tintype) forme l’image sur une fine plaque de fer verni noir — un simple test à l’aimant le distingue de l’ambrotype sur verre. Rapide, bon marché, quasi incassable, il fut le procédé des photographes forains et des portraits populaires, en Amérique comme en Europe, jusqu’à la fin du XIXe siècle. On le glissait dans un carton gaufré, parfois dans un minuscule médaillon, ou on le laissait nu.

Quand le verre imite encore le miroir (début XXe siècle)

Un dernier objet rappelle combien ces procédés se confondent. Cette scène de plein air est un positif photographique directement tiré sur une plaque de verre, serti dans un cadre en laiton doré. Vendu comme un « daguerréotype », il n’en est pas un : sur fond clair l’image se lit en positif, à contre-jour la plaque est translucide, et le dos n’est que du verre nu. Un rappel utile : c’est le support — argent, verre ou fer — et la façon dont l’image réagit à la lumière qui identifient un procédé, bien plus que le cadre qui l’entoure.

Un rappel utile : c’est le support (argent, verre, fer) et la manière dont l’image réagit à la lumière qui identifient un procédé, bien plus que le cadre qui l’entoure.

Positif photographique sur plaque de verre dans un cadre en laiton doré : une femme au grand chapeau et un jeune enfant en robe blanche dans une carriole attelée à un âne, scène de cour de ferme, vers 1905-1915.
Positif sur plaque de verre (à ne pas confondre avec un daguerréotype), scène d’attelage, cadre en laiton doré. France, v. 1905-1915.

Article rédigé à l’occasion du bicentenaire de la photographie (2026–2027)