Depuis 2024, je me suis mise à collectionner des appareils photos argentiques, un peu sans préférence. J’ai d’abord été initiée magnifiquement par un autre collectionneur (à découvrir ici). Pour moi, l’intérêt est de les tester, de voir s’ils sont toujours en fonctionnement, et ce qu’ils donnent. J’aime les surprises ! J’ai commencé en shooting au studio avec des modèles, puis en extérieur au cours de voyages. Je vous présente tout cela sur l’article dédié.
Puis, j’ai vite senti que j’étais plus attirée par les appareils photos moyen format avec la visée par le dessus. Michel avait commencé à me prêter quelques spécimens de sa collection, dont deux Rolleiflex. J’ai tout de suite accroché. Rien que l’image à travers la visée me transporte dans le passé et j’adore ça. J’ai donc mis une alerte sur LBC du genre « appareil photo moyen format TLR ».
Et un jour, je tombe sur le Flexaret dans un magazine. D’origine tchèque (par un aïeul vers 1800), c’était évident que je devais m’y intéresser. J’en achète un, puis je découvre qu’il y a des variantes multiples. Et je me mets en quête de tous en avoir un exemplaire. La collection est donc en cours mais déjà bien fournie, et je les teste.

Optikotechna – Flexaret I (1939)
Avant que le nom « Meopta » ne devienne iconique, il y avait Optikotechna. Produit en ex-Tchécoslovaquie juste avant et pendant la guerre (1939-1946), ce tout premier Flexaret possède une histoire fascinante.
Il puise ses racines dans la faillite de l’entreprise des frères Bradac en 1936. Optikotechna rachète alors leurs appareils et les embauche. Le Flexaret I (qui descend du modèle Flexette) est en réalité le nouveau nom du Bradac Karamad II, un appareil qui fut même vendu sous le nom de « Companion » aux États-Unis. Rare en France, ce modèle au design anguleux et sobre est un véritable témoin de la photographie d’Europe centrale d’avant-guerre, conçu juste avant la disparition d’Optikotechna au profit de Meopta en 1945. L’inscription frontale affiche d’ailleurs fièrement « Flexaret » sans aucun logo Meopta.

Un rendu doux et poétique
Équipé d’un objectif de prise de vue Optikotechna Mirar 75 mm f/4.5 (une conception simple à trois lentilles, dite « triplet »), cet appareil est taillé pour la photographie artistique. Il offre une esthétique ancienne et une image douce, idéale pour des rendus au charme vintage affirmé.
La visée s’effectue via un dépoli classique à capot rabattable (avec loupe escamotable), et la mise au point se gère directement par la bague frontale.
Voici mon premier test en décembre 2025 (il faisait très froid) à Trouville et à Deauville avec mes enfants. On remarquera, si on est attentif, que je n’ai pas été la seule à le tester. Merci à Vincent pour sa curiosité.






Pour les puristes : La fiche technique
- Format : Moyen format 120 (négatifs carrés 6×6 cm). Le chargement se fait par l’arrière.
- Avancement : Manuel, par molette, avec contrôle de la vue via la traditionnelle fenêtre rouge au dos (pas de compteur mécanique automatique sur cette version).
- Obturateur : Prontor II (fabrication allemande, mécanique central), allant de 1 s à 1/200 s + pose B.
- Déclenchement : Levier latéral, avec minuteur (retardateur) intégré.
- Flash : Aucune synchronisation électrique, mais raccord mécanique présent pour un déclencheur à distance filaire.
- Gabarit : Châssis en métal robuste gainé, pesant entre 850 et 950 g (environ 150 × 95 × 90 mm). Pas de vis trépied standard (1/4”).
L’Œil du collectionneur : Les nuances
Ce tout premier modèle (le Ia) est particulièrement rare. Il ne faut pas le confondre avec ses successeurs directs :
- Le Flexaret Ib : Intègre systématiquement une prise PC pour le flash et embarque souvent un obturateur Prontor-S ou Vario.
- Le Flexaret Ic : Marque la transition avec des objectifs différents, une construction modernisée, et le nom « Meopta » désormais visible en façade.
Meopta – Flexaret II (1945-1950)
Le Flexaret II est un témoin privilégié de l’histoire photographique tchécoslovaque. Fabriqué par Meopta (anciennement Optikotechna), c’est une alternative robuste et attachante aux célèbres Rolleiflex. Moins luxueux, certes, mais doté d’une optique au caractère bien trempé, il est parfait pour s’initier au format carré sans se ruiner.

Voici ce qu’il faut savoir sur ce boîtier :
ID & origine
- Modèle : Flexaret II.
- Fabricant : Meopta (Přerov, Tchécoslovaquie).
- Année de production : À partir de 1945 jusqu’au début des années 50 (le modèle II succède au Flexaret I de 1939).
- Type : Reflex bi-objectif (TLR – Twin Lens Reflex).
L’Œil (L’optique)
Ce modèle est équipé d’un duo d’objectifs typique de l’époque :
- Objectif de prise de vue (bas) :Meopta Mirar 80mm f/4.5.
- Le rendu : C’est un triplet (3 lentilles). À pleine ouverture (f/4.5), il offre un piqué doux, presque onirique, idéal pour des portraits vintage. Il devient bien plus net dès qu’on ferme à f/8 ou f/11.
- Objectif de visée (haut) :Anastigmat 80mm f/3.
- Pourquoi f/3 ? L’objectif de visée est plus lumineux que celui de prise de vue pour vous aider à faire la mise au point plus facilement sur le dépoli, même en basse lumière.
La mécanique
- Obturateur : Central, modèle Prontor-S
- Vitesses : De 1 seconde à 1/250ème + Pose B (Bulb) pour les longues expositions.
- Mise au point : C’est la particularité des Flexaret ! Elle se fait via un levier frontal situé sous les objectifs (et non sur le côté comme les Rolleiflex). C’est un système hélicoïdal très fluide.
- Distance mini : Environ 1 mètre.
Utilisation & film
- Format de film : 120 (toujours disponible dans le commerce).
- Négatif : 6×6 cm (12 vues par pellicule).
- Avancement : Manuel par molette (le gros bouton sur le côté).
- Compteur de vues : Sur le Flexaret II, il n’y a pas de compteur mécanique complexe. On surveille l’avancement du film via la petite fenêtre rouge (inactinique) située au dos de l’appareil. C’est l’école de la patience !
Petite astuce : Comme la visée se fait par le dessus (visée poitrine), l’image est inversée horizontalement. Si votre sujet part à droite, il ira à gauche sur votre écran ! Une petite gymnastique qui force à composer ses images avec plus de soin.
Résultats de mes tests
#1 : novembre 2025 à l’aube – Normandie – Pellicule Kodak New Portra 160 iso couleurs périmée 2015





#2 : novembre 2025 – Normandie – Pellicule Kodak New Portra 160 iso couleurs périmée 2023



#3 : novembre 2025 – Normandie – Pellicule Ilford FP4 125 iso noir et blanc périmée 2000 (dont 3 autoportraits pour tester le minuteur incorporé)






L’autoportrait est un fil rouge dans mon travail de photographe, une manière d’explorer l’image de soi qui dépasse le cadre de cette seule séance au Flexaret. Si cette thématique vous intéresse et que vous êtes curieux de découvrir mes autres séries (et mes autres approches, argentiques ou non), je vous invite à poursuivre la visite sur mon article dédié à l’autoportrait.
Meopta – Flexaret IIa (1948)
Le modèle Flexaret IIa, produit aux alentours de 1948, se distingue de son prédécesseur par une évolution invisible au premier coup d’œil, mais cruciale pour la mécanique. Si le châssis, l’optique de prise de vue (Mirar 80mm f/4.5) et le système de mise au point par levier restent identiques, le changement se situe au niveau de l’obturateur.
Là où le Flexaret II montait généralement un obturateur allemand Prontor-S, le modèle IIa marque souvent l’arrivée de l’obturateur Metax (de fabrication tchécoslovaque) ou d’une version plus évoluée du Prontor (Prontor-SVS). C’est un pas de plus vers l’autonomie industrielle de Meopta. Notez que comme le modèle II, le IIa reste dépourvu de compteur de vues mécanique : l’avancement du film se surveille toujours via la fenêtre rouge au dos du boîtier.

#1 : septembre 2025 – Normandie – Un week-end pour découvrir Granville – Pellicule Ilford FP4 nb iso 125 périmée 11/23










Meopta – Flexaret VIIa Automat (1966-1971)
Après m’être fait la main sur les modèles I, II et IIa, j’ai voulu faire un bond dans le temps (et dans la technologie tchécoslovaque !) en m’attaquant au Flexaret VIIa « Automat ». Sur le papier, c’est le grand luxe par rapport à ses ancêtres. Voici les nouveautés qui changent la donne :
- Le système « Automat » : Finie la petite fenêtre rouge au dos pour avancer le film à l’aveugle. Ici, la grosse molette latérale gère l’avancement du film et arme l’obturateur en même temps.
- Une vitesse de pointe : L’obturateur est capable de grimper jusqu’au 1/500ème de seconde (contre 1/250ème pour les modèles précédents).
- L’écran Fresnel : Le viseur intègre une lentille de Fresnel pour (théoriquement) aider à la mise au point.
- La double exposition : Un petit bouton à gauche permet de débrayer le mécanisme pour réaliser des surimpressions volontaires.
- Le pense-bête intégré : Sur le dos, on trouve un magnifique tableau métallique pour calculer les temps de pose en fonction des filtres utilisés.
Bref, la Rolls-Royce de chez Meopta ! Sauf que… la théorie, c’est bien. La pratique, c’est une toute autre aventure.

La découverte de la bête : un grand moment de solitude
Autant vous le dire tout de suite, ma première prise en main le 25 décembre 2025 a tenu du sketch. J’avais bien repéré mes réglages de base : la vitesse sur 500 (le petit triangle noir bien en face, ok) et l’ouverture à 11. Mais à côté de ça, un point rouge s’obstinait à rester sur le 3,5 et un mystérieux chiffre rouge « 16 » me narguait (j’ai compris plus tard que c’était une échelle d’indice de lumination EV, mais sur le moment, c’était le flou total).
Et puis, il a fallu déclencher. J’appuie. Rien. Le déclencheur est complètement bloqué. Je remarque alors un petit bouton qui coulisse de haut en bas sur le côté droit. Je tente toutes les positions possibles, sans grand succès.
Persuadée qu’il fallait ruser pour contourner le problème, mon regard se pose sur une petite tirette à gauche de l’objectif. Je la remonte. Je la lâche. Et là, miracle, au bout d’un moment, ça déclenche ! J’en déduis donc, très fière de moi, que c’est le moyen normal de prendre une photo. Sans le savoir, je venais d’activer le retardateur (le fameux « V » pour Vorlaufwerk), transformant chaque prise de vue en une attente interminable. Résultat : mon appareil prenait la photo bien après que j’aie fini de cadrer, m’obligeant parfois à faire deux déclenchements pour avoir le droit d’avancer mon film.
Pour reprendre le contrôle en mode « normal », il suffisait en fait de se mettre sur « X », de ne surtout plus toucher à cette tirette infernale, de déverrouiller la sécurité et d’utiliser le vrai déclencheur !
Le festival des molettes inutiles et la visée « fin du monde »
Une fois le mystère du déclenchement (à peu près) résolu, j’ai voulu explorer les autres boutons. À côté du compteur de vues, je remarque une petite roue crantée numérotée de 0 à 4. Je la mets sur 2. Puis sur 0. Puis sur 4. J’attends un changement magique… Rien. Logique implacable : cette molette ne sert qu’à ajuster le compteur si l’on utilise un kit adaptateur spécial pour des pellicules 35mm. En format 120, elle est juste là pour faire joli !
Même combat à l’arrière avec un cadran affichant « 60 » au milieu. Je tente de le tourner pour indiquer les ISO de ma pellicule. Impossible, il est grippé. Mais comme ce n’est qu’un simple aide-mémoire non couplé à une cellule, j’ai décidé de le laisser vivre sa vie.
Cerise sur le gâteau, en ouvrant le viseur de poitrine, je découvre une vue… très tamisée. L’écran Fresnel donne comme un filtre orange qui assombrit considérablement le dépoli. En intérieur, c’est mission impossible, et en extérieur, ça donne une ambiance apocalyptique très particulière. Heureusement, cela n’a aucun impact sur le rendu final sur la pellicule !
Le verdict des pellicules : Chronique d’un naufrage (presque) total
Test n°1 : La plage, le chien et le retardateur maudit
Pellicule Kodak Tri-X 400 (Périmée 04/2024) : Sur la plage, en plein soleil (f/11 et f/22 en contre-jour), j’ai tenté de photographier le chien de Morgane, Hoyo, tout en luttant avec le retardateur que je prenais pour le déclencheur. Le résultat ? Des flous liés au délai de déclenchement, des cadrages aléatoires et du grand n’importe quoi. C’est la seule pellicule qui a vraiment sorti des choses, même si c’est très expérimental !



Test n°2 : Le drame de Honfleur
Pellicule Kodak Gold 200 (Périmée 06/2025) : Toujours le 25 décembre, sur la promenade du port de Honfleur. Dans la bataille avec les réglages, j’ai tout modifié par erreur sans m’en rendre compte. Verdict du labo (planche n°5882) : la pellicule est totalement vierge (ou presque).

Test n°3 : Les jardins et le port
Pellicule Kodak Tri-X 400 (Périmée 04/2024) : Une balade coupée en deux : les 6 premières vues sur la promenade du jardin à Honfleur, et les 6 suivantes à Saint-Valery-sur-Somme avec des contre-jours audacieux sur le port.


Test n°4 : Couleur en Baie de Somme
Pellicule Kodak Ektar 100 (Périmée 08/2022) : Le 31 décembre 2025 à Saint-Valery, je tente d’exploiter la belle Ektar 100 malgré sa péremption.

Test n°5 : La malédiction de la nouvelle année
Pellicule Kodak Ektar 100 (Périmée 08/2022) : Le 1er janvier 2026, à la Pointe du Hourdel, je me dis que j’ai enfin dompté la bête. Grosse erreur : retour du labo (planche n°5881), film totalement vierge.
Malgré toutes ces ratées, c’est exactement pour ça que j’aime tester ces vieux appareils. Chaque boîtier a ses énigmes. Et si les pellicules vierges font mal au cœur, elles font partie intégrante du processus d’apprentissage de l’argentique de collection !
Toutes les photographies argentiques sont tirées par le laboratoire photo de Jean-Luc Denoix à Saint-Mandé dans le Val de Marne (94), chez AJL Photos. Je le recommande aussi pour les tirages papier qui sont exceptionnels.
Questions fréquentes
Le Flexaret utilise du film format 120 (moyen format), qui est toujours fabriqué et facile à trouver aujourd’hui (Kodak, Ilford, Lomography…). Il produit des négatifs carrés de 6×6 cm. Avec une bobine de 120, vous obtiendrez 12 photos. Mais il existe un adaptateur pour pellicule 135 sur certains modèles que je n’ai pas encore testé.
Le Rolleiflex est la légende allemande, le Flexaret est son cousin tchécoslovaque. Si le Rolleiflex offre une mécanique plus luxueuse et des optiques (Zeiss ou Schneider) au piqué légendaire, le Flexaret est une excellente alternative bien plus abordable. Il est robuste, possède une signature optique unique (surtout pour les portraits) et un système de mise au point par levier très ergonomique que le Rolleiflex n’a pas.
Absolument pas. C’est un appareil 100% mécanique. L’obturateur, l’avancement du film et la mise au point fonctionnent grâce à des ressorts et des engrenages. Cela signifie qu’il ne tombe jamais en panne de batterie, mais aussi qu’il ne possède pas de cellule intégrée : pour mesurer la lumière, vous aurez besoin d’une cellule à main ou d’une application sur votre smartphone.
Contrairement à la plupart des TLR (Twin Lens Reflex) qui utilisent une molette latérale, le Flexaret se distingue par son levier pendulaire situé sous les objectifs. On le pousse vers la gauche ou la droite pour faire le point. C’est un système très fluide qui permet de tenir l’appareil fermement à deux mains tout en ajustant la netteté.
Oui et non. C’est un excellent moyen de découvrir le moyen format à petit prix. Cependant, comme tout appareil entièrement manuel, il demande de comprendre le triangle d’exposition (ouverture/vitesse/iso). La « visée poitrine » inversée (si on tourne à droite, l’image va à gauche) demande aussi un petit temps d’adaptation, mais c’est ce qui fait tout son charme !